Vous avez dit « aquarelle » ?

 

L’aquarelle est une magicienne qui, comme dans les contes, sait parfois se montrer sous un jour misérable.

 

Quand quelqu’un dit : « aquarelle » je sens souvent passer comme un souffle de dédain. Tout se passe comme si les gens entendaient alors en eux la chanson enfantine : « La peinture à l’huile c’est bien difficile mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau. ». Avec ça tout est-il dit et l’aquarelle déclassée à tout jamais ?

Comme si la peinture à l’eau se résumait à celle de notre enfance, celle du dimanche passe-temps de dames, celle des pochades préparatoires des grands peintres, la peinture à l’eau dont chacun se souvient qu’elle est tellement pratique, peu salissante, peu encombrante, économique et utilitaire qu’elle ne peut, forcément, pas valoir grand’ chose. Il n’y a que la pierre d’encre des chinois qui est un matériel encore plus modeste. Et pourtant…

N’est-ce pas un manque absolu d’imagination que de penser qu’une technique se réduit à ce que certains en font de mièvre ou de provisoire ou qu’un art n’est valable que quand sa pratique est compliquée et coûteuse ? Que le commun des mortels souscrive à ces préjugés, je peux le comprendre mais qu’en Europe les marchés d’art boudent l’aquarelle comme s’ils se salissaient les mains en l’exposant est pour le moins dommage.

u L’aquarelle un art pictural comme un autre

Qu’est-ce donc que l’aquarelle ? Ses pigments sont les mêmes que ceux utilisés pour les autres techniques (peinture acrylique, gouache, peinture à l'huile ou pastel), seuls leurs liants diffèrent, ceux des pigments très denses et très finement broyés de l’aquarelle sont l’eau gommée.

 

La peinture à l’eau est vieille comme l’humanité

Quelques jalons : certaines peintures rupestres de nos ancêtres sont réalisées avec des pigments simplement liés à la salive. Les fresques des tombes égyptiennes sont de la peinture à l’eau, la pellicule calcaire qui se forme à leur surface fixe les couleurs. Les enluminures du Moyen-âge sont des aquarelles rehaussées souvent de poudre d’or, Turner au début du 19èS est aquarelliste et graveur, Paul Klee affectionne ce médium pour étayer sa théorie de l’art moderne, de plus en plus d’artistes contemporains en explorent et exploitent des potentialités peu connues jusque là.  En Orient cet art pratiqué dès le 3ème Siècle reste tenu en haute estime…

 

Un tableau à l’aquarelle se compose comme toute autre peinture

La qualité d’un tableau est tributaire de la façon dont l’artiste le compose – quelle que soit la technique employée - : les éléments du langage pictural doivent concourir à exprimer ce que le peintre veut dire.

Il suffit pour s’en convaincre de contempler les deux œuvres ci-dessous, très différentes par le médium employé, elles ont pour moi une étonnante parenté par leur poésie, leur sens de la métaphore, le travail sur les pleins et les vides, la rigueur de leur composition ; la première est une aquarelle de Lélie Abadie, la seconde une gravure de Dominique Sosolic, deux grands artistes qui, je crois, ne se connaissent pas.

Lélie Abadie: « déchirure »

Dominique Sosolic: « miroir »

Alex Powers dans son célèbre ouvrage « portraits et personnages à l'aquarelle » donne avant tout des pistes pour prendre conscience de la « grammaire » du langage pictural : rapports de formes, de valeurs, nuances et intensités dans les couleurs, effets de matières, qualité du dessin ; rythme, point focal, tensions et harmonies d’un tableau… 

Mais la grammaire ne vaut rien si on n’a rien à dire. Alex Powers ajoute (in  l’art de l’aquarelle N°6 p.47) : « L'expression, le contenu, le sens et le message sont le Graal de l'artiste. Les éléments que j'ai cités ne sont que les moyens de l'atteindre! »

Toute analyse d’une aquarelle repose sur ces fondements plastiques universels.

Alex Powers : «looking out »

u L’aquarelle un art pictural pas comme les autres

 

Les croyances collées à la technique de l’aquarelle

C’est facile, peu encombrant, pas salissant. C’est très pratique quand il s’agit de colorier son dessin, d’indiquer rapidement les teintes d’un paysage, de saisir sur le vif des impressions fugitives dans son carnet de voyage.

Pas si facile que ça pourtant car si la transparence qui la caractérise a de beaux atouts, elle exige aussi une autre réflexion que l’opaque gouache ; par exemple, un lavis bleu passé sur une zone jaune donnera immédiatement du vert qu’on le veuille ou non.

Intéressant. A ce niveau on n’a pourtant de loin pas épuisé toutes les potentialités de l’aquarelle.

 

L’étonnante expérience de l’aquarelle dans l’humide

Dans les années 80 le peintre français Jean-Louis Morelle observe que dans l’aquarelle «L’eau est un véhicule qui possède sa propre énergie de métamorphose » («Aquarelle l'eau   créatrice » p.38). Ses observations le conduisent à s’intéresser à une démarche d’aquarelle aux effets fascinants fondée sur la prise en compte des réactions de l’eau. Dans son livre « Aquarelle l'eau créatrice » il dit : « De cette observation sont nées des conclusions d'une grande simplicité : on s'aperçoit très vite que l'on ne domine pas l'eau, qu'on ne lui impose rien. On la respecte : elle est abondante, elle s'infiltre, elle sèche dans une durée que l'on ne peut que constater ».

 

Cet art forge l’artiste en même temps que l’œuvre. Pour lui, peindre devient comme surfer sur la vague, il faut « faire avec », jouer, prendre le risque : « L’eau est ambivalente. Elle porte en elle deux types d'énergies : elle se dépose avec lenteur ou elle vous transporte avec promptitude. Elle stagne ou elle déferle. La stagnation est une énergie étrange, l'énergie de l'attente. Des jouissances s'y déposent mais elle peut user toutes les impatiences, toutes les velléités, tous les espoirs... Le déferlement, c'est la panique et l'excitation. Et il faut apprendre à composer avec la peur et savoir en rire » (Jean-Louis Morelle in « journal d’un aquarelliste » 2003)

Ewa Karpinska : «eau »

Ewa Karpinska  qui compte parmi les plus grands peintres aquarellistes contemporains et qui a révolutionné la technique « humide sur humide » écrit : « Pour saisir l'essence de l'aquarelle, il faut faire preuve d'une curiosité permanente : agir, observer les réactions qu'entraîne cette action sur le papier et répondre en conséquence » (« la lumière de l’eau » 2002), elle va plus loin : « L’aquarelle reflète une manière d'habiter le monde. Elle apprend un nouveau système de pensée, où l'intellect humain n'est plus l'autoritaire maître de l'Univers. L’eau apprend la tolérance, le respect de l'autre dans sa spécificité. La considération du temps de l'eau, du tempo juste, le lâcher prise, le dialogue avec l'autre sont des qualités requises ». (L’art de l’Aquarelle n°1 p.22. 2009)

 

Les grands artistes qui travaillent actuellement l’aquarelle ont développé chacun leur propre façon de jouer avec l’eau, les pigments et les degrés d’humidité du papier. Souvent avec une audace étonnante et féconde: fondus délicats, auréoles, festons, arborescences, irisations, mélanges lumineux… sont au rendez-vous.

 

Nulle part ailleurs on ne peut voir aussi directement que dans cet apprivoisement/affrontement de l’eau combien le cheminement choisi est le reflet du tempérament de l’artiste.

Ewa Karpinska : «marais I»

Marc Folly : «table d’atelier »

Je ne mentionnerai que quelques aspects de leurs démarches, à titre d’exemples : si Ewa Karpinska trace avec un pinceau à 3 poils chargé d’un peu d’eau pure des lignes sur une immense zone sombre intense à un moment précis de son état d’humidité pour les voir devenir, au bout de quelques minutes, de merveilleuses nervures blanches structurant et illuminant la surface, Jean-Louis Morelle nous fait patienter jusqu’au lendemain pour voir ce que deviennent les pigments qui sédimentent lentement dans la flaque de sa peinture, Marc Folly attend que sa peinture réalisée avec minutie soit presque sèche pour y projeter par endroit des gouttelettes d’eau qu’il essuie avec un grand drap faisant réapparaître ça et là le blanc du papier comme autant d’éclats de lumière qui bousculent et vivifient le monde créé, Lélie Abadie  gère l’humidité de sa feuille avec douceur et constance pendant très longtemps puis va y placer une zone tonique réveillant son motif là où il le demande… je pourrais rallonger indéfiniment cette liste passionnante.

u Les métissages de l’aquarelle et des autres techniques

Toutes ces démarches audacieuses ont révolutionné la timide aquarelle traditionnelle. Jusqu’à en demander la redéfinition. A l’heure actuelle un consensus se fait jour pour appeler aquarelle « tout médium soluble à l’eau posé sur papier ».

Mais le plaisir d’expérimenter pousse certains artistes à explorer les limites de cette définition jusqu’à la dépasser et à chercher de nouvelles alliances.

Interventions sur le papier : couverture partielle ou totale d’un enduit imperméable (Alex Powers), collage de papier de soie fripé (Marie Line Montécot), blessures du papier (Jérôme Cossé ?), remplacement du papier par de la toile… : chaque type d'intervention induit d’autres réactions de l’eau pigmentée et par conséquent d’autres effets.

Adjonction d’autres éléments : superpositions graphiques avec le fusain ou les pastels (Alex Powers),  associations avec des peintures telles les acryliques ou les encres, apports de pigments grossiers liés à la gomme arabique, de tempera (Andrew Wyeth) de grains de sel (Maryse de May), de papiers collés, de matières les plus diverses (Jean Martin).

Ce faisant ils introduisent l’aquarelle dans la grande famille des « techniques mixtes » beaucoup plus prisée que celle de l’aquarelle « pure ».  Il ne me revient pas ici de juger si ces mixages sont un surplus d’exigence ou une facilité pour échapper aux lois de l’eau qui met souvent l’artiste à rude épreuve.

 

Que l’aquarelliste qui accepte les défis du travail dans l’humide se console : jamais un faussaire de pourra « recopier » les effets somptueux qu’il crée avec la complicité de l’eau car jamais celle-ci ne rejouera deux fois la même scène.

 

Article paru dans la revue Art’issime n°26 en 2012

Elisabeth Hoffmann 2012