« Entrer dans un tableau comme Alice au pays des merveilles »

Elisabeth Hoffmann  octobre 2016

Supposons une exposition de peintures. Comment la parcourez-vous ? Lorsque vous vous arrêtez devant une des œuvres plutôt que devant une autre, qu’est-ce qui a accroché votre regard ? À quoi avez-vous été attentifs ? Quelles pensées traversent votre tête pendant que vous la contemplez ?

 

J’aimerais vous inviter à regarder un tableau comme s’il était le pays des merveilles, à oser vous laisser intriguer par ce monde de formes et de couleurs et y pénétrer comme s’il était un vrai monde en prolongement du nôtre, vous y arrêter le temps d’y croire, de le goûter, de broder autour vos propres résonances, d’accueillir vos sensations et vos émotions… sans vous laisser confisquer votre regard par les discours des autres si savants qu’ils soient, ni de faire l’impasse sur le retour à nos réalités… un peu à la manière d’Alice de Lewis Caroll.

Alice avait de la curiosité, de l’imagination, elle s’est immergée corps et âme dans ce monde dans lequel elle est tombée, y a éprouvé joies et peines; elle y a fait preuve d’un caractère bien trempé et a très bien su  revenir à la réalité lorsqu’elle en a eu assez...

 

En d’autres mots il s’agit d’explorer des chemins pour nous laisser toucher par l’œuvre d’art.

 

I. Oser Ce regard personnel n’est pas évident.

 

 

Les freins sont multiples qui empêchent un regard sensible, où l’émotion a son mot à dire.

 

 

u Il y a d’abord la croyance à l’objectivité. Notre éducation positiviste nous a fait croire que devant un même spectacle, nous voyons tous la même chose. Que, par conséquent, regarder un tableau est une chose simple et évidente.

 

Or, penser que nous voyons tous un objet de la même façon est une illusion. La petite expérience ci-contre va rapidement convaincre les plus sceptiques. Cette gravure est très claire, très simple. Et pourtant certains y voient une jeune femme un peu hautaine, d’autres une vieille édentée et songeuse. Peut-on dire qui a raison ? Pouvez-vous envisager la façon de voir qui au départ vous est étrangère ?

u Le regard qui se focalise sur la technique est un autre frein à l’accueil de la force expressive d’une peinture. Il confond moyen et but. Je remarque que certains de mes étudiants, quand ils peignent, ne regardent pas naître leur réalisation comme une chose qui leur parle mais n’y voient qu’une suite d'erreurs ou de réussites, de procédés techniques, de maladresses, de ratages ...

Mais comme le dit Sylviane Dupuis dans « qu’est-ce que l’art ? », « L’art n’est pas la technique (qui doit toujours se faire oublier) – il est de l’émotion, ou de la pensée, capturée dans une forme. » *

u Un regard se bloque de même s’il ne cherche que la transcription d’une « réalité » convenue, comme celui qui dirait à l’enfant: « les moutons qui volent ça n’existe pas… » et au peintre Von Jawlensky: « un visage vert, rouge et jaune,  ça n’existe pas… »

u Il y a aussi la méfiance à l’égard de l’imagination. Beaucoup de gens considèrent toute intervention de l’imagination comme déplacée face à l’œuvre (on veut savoir ce que le peintre a voulu dire et non ce qu’on y entend, comme si le peintre pouvait traduire en quelques mots ce qu’exprime son tableau) certains voient même toute activité d’imagination comme un pas vers la folle du logis de sorte qu’ils se barricadent contre les associations d’idées et les ressentis qui pourraient surgir de sa contemplation.

 

u Et enfin notre habitude de regarder vite, superficiellement, habitude de zapper, valorisation de la hâte, notre tendance à juger d’un coup d’œil et de passer...

Tous ces regards conditionnés bâillonnent toute émotion qui tenterait de se manifester qu’elle soit plaisir ou douleur, calamité ou jubilation...

u L’émotion face à un tableau est le mouvement premier, le plus naturel du monde, le plus légitime. Ne le renions pas. Bien sûr en rester au « j’aime » ou « j’aime pas » est tout de même un peu court (quoique déjà plus personnel que les « c’est beau » ou « c’est moche » qui sont des jugements de valeur se prenant abusivement pour des verdicts objectifs légitimes)  !!

Le ressenti devient plus subtil à mesure que nous exerçons notre regard. L’attention à nos sensations face à l’œuvre (perception de lourdeur ou de mystère, de fraîcheur ou de déliquescence, etc...), l’attention aux émois qui émergent en nous (sentiment de tendresse, chagrin, gaité, épouvante,...), la curiosité pour les associations d’idées et réminiscences qui surgissent (« cela me fait penser à... », « c’est comme si... », etc.) sont des mouvements qui nous font entrer en réelle communication avec ce qui est exprimé. 

Le regard intime sur une œuvre exige d’oser une démarche personnelle

 

 

u L’accueil souhaité par le créateur pour son tableau  est pourtant bien que sa contemplation appelle un écho profond dans le cœur du spectateur, qu’il se laisse toucher, émouvoir.

Pour Picasso, une évidence : « Un tableau est destiné non pas à expliquer (à expliquer quoi, je me le demande) mais à faire naître des émotions dans l’âme de celui qui regarde. »

Pour Odilon Redon, il est une offre : « L'œuvre d'art est le ferment d'une émotion que l'artiste propose. Le public en dispose »,

Pour Mirò, un impératif : «  le tableau doit féconder l’imagination ».

Sylviane Dupuis dans « qu’est-ce que l’art » va encore plus loin lorsqu’elle écrit : «  L’art n’a pas à plaire mais à agir sur nous »* elle demande au spectateur de ne pas se contenter du plaisant mais d’arriver à apprécier ce qui le trouble et l’interpelle.

Zone de Texte: u Le tableau demande qu’on prenne son temps avec lui
Le temps de découvrir un détail ou un accord pas remarqué la veille. Le temps d’accueillir nos sensations, nos sentiments, nos associations d’idées, nos réflexions et aussi le temps de les voir se transformer. Le temps de goûter et re-goûter l’œuvre, de la fréquenter assidument.

Chaque peintre espère que, si quelqu’un souhaite posséder un de ses tableaux, ce n’est pas pour faire coordonner ses couleurs avec celles du divan et du tapis du salon, mais bien pour prendre le temps de s’en imprégner, de vivre avec lui, 
Thomas Huber (peintre contemporain) craint le spectateur qui survole sa création : 
« Non, vous ne pouvez pas voir le tableau. Vous ne pouvez le voir en aucun cas. » 
« Pourquoi ne puis-je voir le tableau? » 
« Vous le regarderiez si vite. Cela m'attristerait. Vous regarderiez si vite le tableau que j'ai mis tant de temps à produire. D'un regard, vous saisiriez ce pour quoi il m'a fallu presque une vie. Oui une vie. Vous déroberiez ma vie, vous me la déroberiez si vite. Cela me serait insupportable. Non, vous ne pouvez pas voir le tableau. » (cf. interview de Pierre Baumann *)

Comment arriver à accueillir et goûter un tableau avec l’intensité digne du travail du peintre ?

 

u Et puis il y a la peur de ne pas comprendre le tableau et de perdre la face si quelqu’un le remarque, comme si notre ignorance était honteuse et nous empêchait d’apprécier ce que nous regardons. D’où notre tendance à nous taire et nous le faire expliquer par toutes sortes de guides et d’assistants. Du coup nous nous laissons facilement confisquer notre regard par les discours des autres supposés plus savants que nous.

L’historien d’art Pascal Bonafoux nous encourage à ne pas céder : « regarder une peinture et goûter un vin sont la même expérience intime de liberté” »* et de s’insurger contre les discours des audioguides qui nous font démissionner de notre propre regard.

En fait nos lectures du monde dépendent de nos attentes, de notre culture, de notre point de vue, de notre état émotionnel, de notre sensibilité. Et nous risquons bien de nous appauvrir en les ignorant au profit des avis étrangers. « Si tu empruntes à quelqu’un ses yeux, ne t’étonne pas de ne voir que ce qu’il voit » dit un proverbe Wolof.

Alexej von Jawlensky  « Chevelure noire sur fond jaune » 1912

Dessin d’enfant